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Quand danse et cirque parlent des masculinités, remonte-couilles compris

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Belinda Mathieu

Publié le 10/03/22

“Débandade”, d’Olivia Grandville.

“Débandade”, d’Olivia Grandville.

Photo Marc Domage

Les chorégraphes et artistes de cirque s’emparent de la question de la masculinité pour déjouer les stéréotypes virils à travers les corps, avec audace et humour.

« Ça veut rien dire d’être un vrai mec, t’as pas à être viril si t’en as pas envie », lance un des interprètes de la pièce Desiderata. Sur scène, six acrobates masculins livrent des récits intimes, teintés de réflexions sur le féminisme, la virilité ou le genre. Dans cette pièce montée en 2020 par Sophia Perez, la circassienne a convoqué des interprètes formés aux Arts du cirque de Rosny-sous-Bois à prendre à bras-le-corps des questions féministes d’un point de vue d’hommes. Car si le mouvement #MeToo a commencé par libérer la parole des femmes, il a aussi ouvert des questionnements sur la place des hommes dans une société patriarcale. Si depuis dix ans la créatrice s’est attachée à parler de la condition des femmes, elle a constaté que les hommes étaient prêts à s’exprimer sur ces questions : « On est tous traversés de manière politique, intime, sensible par les inégalités de genre. Si l’on ne subit pas les mêmes injonctions quand on est assigné femme ou homme, il y a tout autant de trouble et de difficulté à se positionner par rapport à ces questionnements », explique Sophia Perez. Dans cette pièce teintée d’humour, ils expliquent de manière didactique les notions de mansplaining, d’expression de genre, ou encore de mutilation des personnes intersexes, qui dialoguent avec des sauts vertigineux à la bascule et au cadre coréen (agrès de cirque). Une démarche que la metteuse en scène voit comme un hommage au militantisme, où les corps, qui oscillent entre force et vulnérabilité, sont pleinement engagés : « Quand il y a urgence et injustice systémique, il faut aller au bout de soi, de son corps et de son cœur… Et le cirque permet ça. »

“Desiderata”, de Sophia Perez.

“Desiderata”, de Sophia Perez.

Photo Sophia Perez

Mettre à mal les stéréotypes

Dans Débandade, la chorégraphe Olivia Grandville a voulu, elle, nuancer les discours féministes militants qui ont émergé après #MeToo. Pour ce faire, elle donnait la parole à sept jeunes danseurs, ayant grandi dans des contextes différents, qu’elle avait rencontrés à l’occasion d’un projet sur les utopies de Woodstock : « En pleine résurgence des mouvements de lutte féministes, je me suis demandé comment allaient ces jeunes hommes. Comment vivaient-ils leur masculinité, la fluidité des genres et des nouveaux mouvements masculinistes ? » lance la chorégraphe. Dans cette pièce qui aborde la virilité avec grâce et humour, les témoignages intimes des vingtenaires – où se déplient craintes, souvenirs d’enfance, réflexions sur le genre – se superposent sur une chorégraphie qui fait surgir des scènes clichés de la virilité : match de foot, salle de sport et défilé de mode. En suivant le fil d’une playlist publiée en 2016 sur France Culture sur le thème de la masculinité, où l’on croise Missy Elliott ou Serge Gainsbourg, ils traversent cette myriade de stéréotypes pour les mettre à mal : « Tant que les hommes ne se libéreront pas eux-mêmes de leurs assignations, il n’y aura pas de débat sur le genre possible », ajoute Olivia Grandville. Avec légèreté, cette belle équipe fait part du point de vue d’une nouvelle génération qui remet en question les clichés masculins et s’en amuse, pour tenter de dessiner une nouvelle place dans la société.

“Débandade”, d’Olivia Grandville.

“Débandade”, d’Olivia Grandville.

Photo Marc Domage

Délires testiculaires

Pau Simon, chorégraphe, s’est attaqué à un élément encore plus intime et délicat en matière de virilité : les testicules. L’artiste explique : « Je sentais qu’il y avait un imaginaire non exploré autour de cette puissance malaisée. Car ils sont à la fois un symbole très patriarcal de force, tout en restant des petits bouts de chair fragiles qui ne peuvent pas se mouvoir par eux-mêmes. » Pour sa dernière pièce, La Grande Remontée, ce chorégraphe non binaire s’est penché sur une méthode de contraception thermique destinée aux hommes, qui consiste à maintenir les testicules près du corps grâce à des dispositifs tel le slip dit « remonte-couilles toulousain » ou l’anneau andro-switch, qui permettent de stopper la production de spermatozoïdes. Un objet qui perturbe les représentations classiques de l’appareil génital masculin : « Le “remonte-couilles” ressemble à un jockstrap et place les testicules à la place des ovaires. C’est un objet surtout destiné aux hommes cisgenres et hétéros, mais qui est une remise en question des normes hétéros. » Dans un solo amusant et poétique, Pau Simon revêt le costume d’un tanuki, créature mythologique japonaise à l’allure grivoise et grotesque, qui utilise ses énormes testicules comme filet de pêche ou comme couverture. Affublé de ce costume élégant, iel esquisse une danse couillue qui ouvre les imaginaires sur le masculin et perturbe l’image d’Épinal de l’homme viril, avec autant d’audace que de dérision.

“La Grande Remontée”, de Pau Simon.

“La Grande Remontée”, de Pau Simon.

Photo Romy Berger

À voir
Desiderata, de Sophia Perez, le 9 mars à 20h30, le 10 mars à 19h30 , le 11 mars à 21h et le 12 mars à 16h à L’Azimut - Théâtre Firmin-Gémier, Châtenay-Malabry (92). 01 41 87 20 84, accueil@l-azimut.fr

Débandade, d’Olivia Grandville, à la MC93, 9, bd Lénine, Bobigny (93). Les 7 et 8 avril à 20h, le 9 avril à 18h et le 10 avril à 16h. 01 41 60 72 72, www.mc93.com

La Grande Remontée, de Pau Simon, du 29 au 31 mars à 20h30 dans le cadre du festival Étrange Cargo. À la Ménagerie de Verre, 12/14, rue Léchevin, 11e. 01 43 38 33 44, menagerie-de-verre.org

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